10 septembre
J’ai terminé ma quarantaine !!!! Finir sa quarantaine, c’est un peu comme attendre Noël. Tu serres les dents en prenant des chocolats du calendrier de l’Avent chaque jour, mais tu n’attends qu’une chose : le jour de Noël !
Mon jour de Noël à moi : retrouver les chimps.
Commençons par Judith, alias la veille, 30 ans et toutes ses dents !
Judith et moi, on a un profond lien commun : nos TCA (troubles du comportement alimentaire 😂). Ce n’est même pas une blague. Judith a été sous-alimentée pendant plusieurs années (je vous rassure, et ça n’étonnera personne ici, ça n’a jamais été mon cas 😂). Elle est issue du zoo de Bouaké. Lors de la guerre civile, tout a été tué, sauf ce bébé chimp sauvé sous le manteau par le directeur du zoo, qui l’a confié à un paysan n’ayant jamais su ou pu s’en occuper. Elle a vécu 28 ans dans une cage, sous-alimentée, mal nourrie et seule. Profondément seule.
Elle a un tel besoin de lien. Son premier réflexe : épouiller, épouiller, épouiller, épouiller. Donc créer du lien et appartenir. Les chimpanzés sont des êtres sociaux, ils ont le même besoin que nous de former un collectif.
Bref, me voici en route pour aller voir Judith. Yaourt et élastique en mains. Elle me voit de loin. Elle doit se dire : « Mais c’est qui, elle ? »
J’arrive en chantant : « Juju, Juju, Juju », mais Judith n’en a rien à foutre 😂😂. Ce n’est même pas m’épouiller qu’elle veut, c’est juste bouffer. Question de priorité, tu comprends. Mais bon, je ne lui en veux pas, j’aurais fait la même.
Hawa et Asta, les deux autres grandes filles en cage, attendent d’avoir les moyens pour qu’on leur construise un enclos.
Pour atteindre leur cage, on doit passer par un petit chemin qu’elles scrutent de loin. Elles me repèrent donc de loin, mais elles restent assez silencieuses. Oubliez la scène des chimps qui m’acclament de loin : Asta et Hawa mettront plusieurs minutes à être démonstratives. Mais ça en valait le coup.
Lorsque je m’approche d’elles et qu’elles mettent des souvenirs sur mon visage, Hawa fait la vocalise de la joie. Elle se met à vouloir jouer. Je caresse son arc très prononcé qu’elle a en guise de sourcils. Elle m’exprime une excitation aussi expressive que pudique. Bon, ça ne l’a pas empêchée de m’attaquer plusieurs semaines après car j’ai refusé de lui donner mes chaussures 😂. Mais ça, c’est une autre histoire pour un prochain épisode.
Asta est celle qui m’a le plus sidérée. Asta est une chimpanzée qui a tellement été maltraitée psychologiquement qu’elle en a développé des troubles neurologiques. Elle est imprévisible, peut se montrer dangereuse et est facilement sur la défensive. Il faut toujours être sur ses gardes, et du coup, le contact, la relation, l’interaction prennent plus de temps et sont plus difficiles à nouer.
Et pourtant, ce jour-là, quand elle m’a vue, j’ai ressenti une telle proximité. Des gestes d’attention que je n’avais encore jamais connus, du lien tendre et physique avec elle. Je n’avais pas peur, je sentais quelque chose de tellement spontané. J’ai pu lui caresser le visage, elle m’a présenté son dos pour des épouillages, elle avait un regard si doux. Nous étions heureuses de nous retrouver.
Spoiler alert : ça ne l’a pas empêchée non plus de me choper le bras quelques jours après. À en tomber par terre 😂.
Et puis, en route pour retrouver Akouba, Djodjo, Emma et Jules.
Ouhhhh, ouhhhhh, ah ah ah ah ahhh au loin : la fanfare ! La fanfare ! Des vocalises et des cris dans tous les sens ! Tellement de joie de les retrouver, tellement de joie réciproque. Un dialogue multilingue, mais qu’importe, parfois il n’y a pas besoin de mots pour exprimer de la joie ou de l’amour. Juste du lien, de l’invisible encore plus parlant que des mots.
J’étais si heureuse de les retrouver. Djodjo m’a sauté dans les bras comme une sauterelle et m’a mordu la bouche en guise de bonjour (bon, il ne maîtrise pas tout à fait la force de sa mâchoire encore 😂). J’en reste encore toute retournée. Je l’ai serré fort en tapotant son dos, signe de réassurance.
Akouba n’a pas perdu une minute pour retrouver nos bonnes habitudes : se taper le gras des fesses, des cuisses, du ventre, des mollets. La foire à la saucisse.
Emma a été plus discrète sur le moment, puis quelques heures après, en brousse, est venue me témoigner de tout son amour.
Je trouve merveilleux que chaque être ait sa propre réaction. Chaque individualité a sa manière de vivre et d’exprimer ses émotions. Je ressens beaucoup d’humilité face à cette faculté de ressentir et d’exprimer. Pas de carapace, tout est authentique. Pas d’égo, pas d’humain ou non-humain, juste du lien. De la joie. Et de l’amour.
Je sens mon cœur chaud.
Tout ça était bien vrai. Tout ce que j’avais ressenti, perçu, vécu pendant mon premier séjour au camp n’était pas que dans ma tête. Je ne m’étais pas fait des films. Les liens étaient vrais. Réciproques. Authentiques. Je ne suis pas folle.
Les retrouver, et se retrouver.
Aimer et être aimée.
Tout y est.





