Les retrouvailles part 1 – Welcome home ♥️

3 septembre 2024,

C’est le grand jour, je reviens.

Me voilà en route pour le camp. Je partage mon Yango ( Ndlr : mon taxi 🇨🇮) avec Éloïse, une nouvelle volontaire que je rencontre. Elle est étudiante en neurosciences, son papa est mécano et sa mère factrice. Sa maman n’était pas très soutenante à son départ, elle avait peur pour elle. Mais, Éloïse est quand même partie. Haute comme trois pommes (bon, moi aussi) et toute fine (bon, pas moi aussi), elle est là dans la forêt, motivée comme jamais. Je la trouve courageuse, cette jeune fille.

Dans ces moments-là, je me rappelle que j’ai de la chance d’avoir une mère qui me soutient, me pousse et m’encourage à vivre tout ça, qui me dit de suivre et vivre mes rêves, mes ambitions, mes intuitions. Même quand c’est un peu fou.

On prend la route, départ Abidjan, arrivée Quatre-Croix (un petit village, ou plutôt un carrefour, où ils vendent des « mini-brioches » super bonnes, bien qu’extrêmement grasses. Farine 20 %, huile 80 % 😂). Avec Éloïse, on discute tellement sur le chemin qu’on en zappe la route. On a fait au moins 30 minutes de route pour rien dans la brousse. Je me disais aussi que c’était long… 😅

C’est super étrange : j’ai l’impression de connaître la route par cœur, mais en même temps, d’avoir tout oublié. Est-ce que je suis capable de revivre en forêt ? De revivre tout ça ? Et mon corps ? Est-ce que je suis toujours aussi forte ?

Un petit coup de stress, de doute et de remise à ma place. Mais c’est bien, ça fait du bien à l’ego. Se rappeler que dans la vie, tout est incertain et qu’on ne peut la contrôler.

Notre chauffeur est au bout du rouleau. Il n’a aucune confiance en notre sens de l’orientation, mdr. On s’arrête sur la route, on croise deux militaires qui nous indiquent la direction. Bingo, ils y vont aussi !

On fait demi-tour et nous voici arrivées à Quatre-Croix. Le chauffeur ne pouvait pas nous mener jusqu’au camp en forêt : la route est très gâtée (aka : abîmée de ouf), et il risquait d’endommager son véhicule. Du coup, c’est Jacques, un soigneur, qui nous récupère pour faire la suite du trajet en tricycle.

Enfin, en tricycle… C’est peut-être un mot un peu ambitieux pour décrire ce véhicule.

C’est un genre de moto, dans un état expérimental, on va dire. Boulons manquants, plus de rouille que de fer, des pneus à la fois fins comme une feuille mais forts comme un roc tant ils sont résistants. Honnêtement, je ne sais pas comment ce truc avance encore.

La résilience jusqu’au bout.

Même les machines en viennent à m’inspirer !

Je suis très heureuse de retrouver Jacques. Un sourire jusqu’aux oreilles. Il me tchek et me serre dans ses bras en me disant : « Tu as tenu ta promesse ! »

En quittant le camp, en mai, j’avais fait une promesse avec le petit doigt : la promesse de revenir.

Nous voilà en route pour le camp.

Et là.

Là, je me rends compte que je suis de retour.

Je ressens en moi un immense souffle de liberté, un espace d’amour qui s’ouvre à nouveau, une bouffée d’air dans ma chair, un vent de liberté. J’ai du mal à nommer ce que je ressens, mais c’est une immense joie au fond de moi.

Je me sens profondément libre.

Le vent sur mon visage, les cheveux au vent, mon pantalon plein de sable, les yeux enfumés par la terre de la route qui virevolte sous notre passage.

Je suis libre.

Quel sentiment merveilleux.

Ce sentiment de retrouvailles avec moi-même et avec la vie autour de moi. Avec la moi aventureuse, roots, résiliente et sans chichi.

Avec tous les éléments.

Humains et non-humains.

Les gens qui font des signes de la main sur la route pour se saluer, les voitures qui s’arrêtent pour laisser passer les serpents, les chiens marchant le long des chemins et qui n’appartiennent aussi bien à tout le monde qu’à personne.

Cette vie aussi chaleureuse que difficile.

Je vis juste le moment.

Bon, je m’accroche bien quand même, parce que ça secoue sévère sur la route. Je ne vais pas dire que j’entendais les oiseaux et que c’était beau. J’entendais seulement les bruits de ferraille, de vis, de boulons du tricycle en me demandant : mais quel est le nom du Dieu qui permet à ces véhicules de fonctionner ???

On arrive tant bien que mal à l’entrée de la forêt.

J’y revois les vieux et vieilles (aka : les papas et mamans. Ici, c’est un signe de respect, ce sont les mots utilisés pour nommer les anciens) du village de 7Kilos, ce petit hameau à l’entrée de la forêt qui abrite une vingtaine de personnes. « Eh, bonjour le vieux ! Ça va la vieille ? Je viens vite vous voir ! »

Je ne m’attarde pas, on avance vers l’entrée de la forêt. Dans quelques minutes, je ne capterai plus, je ne verrai plus beaucoup d’humain.e.s, et je ne verrai plus beaucoup le ciel bleu. Mais je revivrai.

Jacques, au volant, se retourne, me regarde d’un air complice : « Bienvenue dans la jungle. »

Cette formulation, qui, comme un rituel, marque l’entrée dans la forêt. Comme des salutations à nous-mêmes, mais aussi à l’immensité de la vie autour de nous.

À cette autre manière de vivre et d’être.

«  Allez, c’est parti ! Welcome home ! Tu m’accueilles, merci de prendre soin de moi comme je vais prendre soin de toi. À partir de là, une autre vie s’ouvre à toi. »

Le chemin qui traverse la forêt est roots en tricycle. OMG, un trajet à t’en casser le coccyx. Sans déconner. Ça bouge dans tous les sens. Mais à vrai dire, ça m’amuse terriblement, car j’adore cette vie.

La canopée m’impressionne toujours autant. Je suis minuscule. Toute petite. Je ne suis rien.

Le vert est flamboyant, des formes, des dégradés de couleurs, des textures. Des touches de couleurs quand j’ai la chance d’apercevoir une petite fleur. C’est ouf combien les arbres sont à la fois si similaires et tellement différents. J’ai vraiment l’impression de rentrer dans l’antre de la vie.

Après 35-40 min (oui, en tricycle, dans la boue, à 3, avec 40 kg de valise, c’est de l’ordre du miracle), nous arrivons au camp. J’ai vraiment le sentiment d’être rentrée à la maison. Une maison chaleureuse et safe, mais qui n’est pas ma maison, mais la maison du monde.

Une safe place en fait alors que, paradoxalement, sur le papier, tout est moyennement safe 😅.

Des sourires. Beaucoup de sourires. Des accolades. Les garçons du camp sont pudiques, mais leur regard et leur sourire les trahissent : « Bonne arrivée ! » Zack, ce soigneur alias l’homme de la forêt, se jette sur ma valise pour m’aider à la porter, Roger m’aide à descendre du tricycle (l’immense impression d’être une vieille à ce moment-là 😂). J’embrasse tout le monde.

Il est 18 h passées, le soleil se couche. Je me dépêche de vite installer ma tente avant qu’il fasse entièrement nuit. Je retrouve mon spot habituel, j’y installe ma tente avec beaucoup d’excitation et en même temps de stress. Est-ce que je sais encore vivre en tente ? Monter une tente ? Faut m’y voir dans l’obscurité de la canopée, avec ma lampe frontale qui fait que tomber sur mon nez, des gouttes de transpiration dégoulinantes sur mon front (oui, il fait toujours aussi chaud et humide là-bas, euh l’enfer en fait).

Un sentiment de retrouver une madeleine de Proust.

Bon, madeleine de Proust. Madelaine de Proust.. Tout est relatif peut-être 😅. Je trouve surtout 4 planches, une bâche et des énormes mille-pattes rouge, noir, marron. Depuis que Jacques m’a raconté, qu’un jour, il s’était réveillé avec une de ces bestioles sur son torse en train de sucer son sang, je suis terrorisée.

Tout est comme avant et en même temps tout est différent. Des gens sont partis, des événements difficiles se sont passés, des nouveaux bébés chimpanzés sont arrivés, des tsunamis de travail parfois, mais la forêt est toujours là. Résiliente et vivante, elle est là.

Je m’endors avec un sentiment de paix, avec les bruits de la forêt, et je souris.

Je suis de retour, bordel.

(Bon, et je me rappelle très vite que je vais vite mettre mes boules Quies parce que les insectes font un bordel de ouf 😂 — c’est pas possible de s’endormir avec ça. Un concerto 🦗🐜🪲🪰🕷️🪳🦟.)

Quelques jours passent.

Je suis en quarantaine, c’est-à-dire que je ne peux pas approcher les chimps. C’est une prérogative sanitaire pour ne pas transmettre de maladie. Elle dure 7 jours. Je fais donc toutes les autres tâches : préparer la nourriture chimps + humains, nettoyer les cages ou le camp, aller chercher l’eau à la rivière. Putain, ça par contre, ça m’avait pas manqué 😂. Les bidons de 5000 kg à porter — la flemme — j’ai l’impression d’avoir 90 ans et la force d’une huître à chaque fois que j’en porte un.

J’entends les chimps à distance, je ressens tellement de chaleur en moi en les entendant. J’ai tellement hâte de les retrouver et de leur donner leurs cadeaux que j’ai prévu : yaourt et élastique pour tous et toutes.

De quoi se régaler et s’amuser !

Je suis à la fois excitée de ouf et à la fois je ne m’attends à rien.

Bon, si, peut-être.

On a tous et toutes des imaginaires de retrouvailles avec des animaux. Bien que consciente que la vie, c’est pas un film, on reste des humain.e.s avec des égos, et c’est pas un gros mot. J’avoue que si Akouba ne me reconnaît pas, je vais être vexée 😂.

Mais ça serait la vie.

La vie, la vraie, et au final, c’est ça d’aimer vraiment.

Aimer sans attendre en retour.

Aimer inconditionnellement pour autre chose que soi.